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E. Tshisekedi : Beltchika parle des faits saillants de sa vie politique et tire des leçons pour la postérité

l est parmi les rares personnes qui ont vécu le plus longtemps possible aux côtés d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba, celui que l’on considère à ce jour comme le Père de la démocratie congolaise. Il, c’est l’Ambassadeur François-Xavier Beltchika Kalubye, qui a pris tout son temps, parce qu’il connaît bien la personne, de réfléchir et retracer de manière chronologique, les faits saillant de la vie politique de ce grand d’homme d’Etat congolais.

L’on retient de cette réflexion de Belcthika qu’Etienne Tshisekedi a été tout dans ce pays, sauf le Président de la République. C’est vraiment quelqu’un qui s’est offert jusqu’au sacrifice suprême. Il a été plusieurs fois élu Député national, plusieurs fois membres du Gouvernement, et même Premier Ministre Chef du Gouvernement, il a aussi dirigé l’Assemblée Nationale comme 1er Vice-président, il été même Ambassadeur de la RDC au Maroc, avant de se divorcer avec le Président Mobutu dans les années 80, s’opposant à lui, y compris ses successeurs jusqu’à la fin de sa vie. 

C’est un grand baobab, estime Belcthika, qui explique qu’au lendemain du multipartisme, en 1990, Etienne Tshisekedi avait entrepris une longue tournée d’information politique aux Etats-Unis d’Amérique, au Canada et en Europe occidentale. Dès son retour à Kinshasa, le 18 février 1991, Etienne Tshisekedi qui a alors convaincu tout le monde, sera désormais appelé affectueusement ‘‘YA TSHITSHI’’ par la population mobilisée comme un seul homme pour l’accueillir triomphalement à l’aéroport international de N’djili. François-Xavier Belcthika, faut-il noter, est resté fidèle à Etienne Tshisekedi même après la création de son propre Parti, le Congrès des démocrates pour le progrès social (CDPS), en 2009. Les deux hommes n’ont jamais cessé de se rencontrer jusqu’à la disparition de Ya Tshitshi.   

DATES ET FAITS SAILLANTS DE LA VIE POLITIQUE D’ETIENNE TSHISEKEDI WA MULUMBA ET LECONS POUR LA POSTERITE

  1. COORDONNÉES PERSONNELLES ET FAMILIALES

Né le 14 décembre 1932 à Luluabourg, ville qui deviendra le chef-lieu de la Province du Kasaï, Etienne Tshisekedi wa Mulumba est le deuxième enfant dans le foyer de Monsieur Alexis Mulumba et de Madame Agnès Kabena Mwauka, originaires respectivement de Bena Mpuka et de Bena Tshitolo, au Kasaï. Il est l’aîné de six frères et sœurs, dont l’un, Monseigneur Gérard Mulumba, est un prêtre catholique qui a été élevé à la dignité épiscopale. Papa Alexis Mulumba était un instituteur. Accompagné de sa famille, il avait sillonné plusieurs Missions catholiques du Kasaï. Dans ses diverses mutations, il avait éduqué ses enfants, dès leur bas âge, au sens du service et de la loyauté à la communauté. En même temps, il ouvrait généreusement leurs yeux et leur esprit, très tôt, sur l’immensité territoriale du Congo, sur sa diversité ethnique et sur son inestimable richesse culturelle.

Etienne Tshisekedi a épousé Marthe Kasalu, et de cette union sont nés plusieurs enfants, et, plus tard, plusieurs petits enfants. Monsieur Etienne Tshisekedi wa Mulumba a fait de brillantes études primaires chez les Pères de Scheut à la Mission catholique de Kabuluanda, et ses études secondaires d’Humanités Latines au Collèges Saint Jean Berchmans à Kamponde, au Kasaï Occidental (1948-1955). Les études universitaires furent entreprises et achevées à l’université Lovanium de Léopoldville, à la Faculté de Droit, de 1955 à 1961. Elles étaient couronnées par un diplôme de Doctorat en Droit, le tout premier titre à être décerné à un Congolais dans ce domaine de formation.

  1. JEUNE CADRE DANS LES INSTITUTIONS

De 1958 à 1959, Etienne Tshisekedi wa Mulumba est nommé Conseiller au Mouvement National Congolais (MNC), à Léopoldville. De septembre 1960 à février 1961, il a fait partie du Collège des Commissaires généraux avec les fonctions de Commissaire Général adjoint à la Justice. Ce Collège faisait office de gouvernement de la république. Il fut institué au lendemain du coup d’Etat militaire du colonel Joseph Mobutu intervenu le 14 septembre 1960, et devait gérer les affaires du pays en attendant qu’un accord soit trouvé entre les hommes politiques animateurs des différentes institutions du pays.

De 1961 à 1965, Monsieur Etienne Tshisekedi assume les fonctions de Recteur à la tête de l’École Nationale de Droit et d’Administration (ENDA), institution d’enseignement supérieur créé avec l’assistance technique et financière des diverses coopérations extérieures, et ayant pour mission de former des cadres supérieurs de l’administration et de la gestion publiques après le 2 départ massif et précipité des cadres de l’administration coloniale belge en juillet 1960.

Le Recteur de l’ENDA a également assumé les fonctions de Commissaire aux comptes à la toute jeune Banque Nationale du Congo, créée en remplacement du Conseil Monétaire de la République du Congo.

En mai 1965, Etienne Tshisekedi wa Mulumba fut élu député national dans la circonscription électorale de Kabinda, au Sud-Kasaï, et au lendemain du coup d’Etat du général Joseph-Désiré Mobutu intervenu le 25 novembre 1965, il fit parti du gouvernement de la république à la tête du Ministère de l’Intérieur. Sous ce gouvernement fut organisé un référendum constitutionnel le 24 juin 1967, et la constitution votée stipulait en son article 4 qu’il ne pouvait être autorisé plus de deux partis politiques en République Démocratique du Congo.

De mai 1968 à février 1969, Monsieur Etienne Tshisekedi est à la tête du Ministère de la Justice, à la faveur d’un remaniement gouvernemental. De février à septembre 1969, on le trouve, avec le rang de Ministre d’Etat, à la tête du Ministère du Plan auquel il était rattaché la Recherche scientifique et l’Aménagement du Territoire.

En septembre 1969, Monsieur Etienne Tshisekedi est écarté du gouvernement. Des divergences politiques l’opposent à Joseph Mobutu, chef de l’Etat et du gouvernement : il prend ses distances vis-à-vis de la dérive dictatoriale qui s’affirme dans la direction du pays, notamment avec le massacre des étudiants que Joseph Mobutu ordonne à l’Université Lovanium le 4 juin 1969. Aussitôt écarté du gouvernement, il est nommé Ambassadeur au Maroc, et gardera ce poste diplomatique loin du pays jusqu’en février 1971.

Le 27 octobre 1971, Joseph Mobutu change cavalièrement le nom du pays. Ce dernier s’appellera désormais Zaïre. Aux élections législatives de 1971, il est élu député national dans la circonscription de Kabinda, avant de devenir successivement deuxième et premier Vice-président de l’Assemblée Nationale. Il cumule ces fonctions avec celles de membre du Conseil d’administration de l’Université Nationale du Zaïre, institution créée par Mobutu sur les cendres des trois universités qu’il venait de supprimer : l’Université Lovanium à Kinshasa, l’Université Officielle du Congo à Lubumbashi et l’Université Libre du Congo à Kisangani.

De septembre 1977 à décembre 1980, Etienne Tshisekedi exerce son troisième mandat successif de député à l’Assemblée Nationale ; il est élu démocratiquement dans la circonscription électorale de Kabinda. Parallèlement, il assume les fonctions de Président du Conseil d’Administration de la compagnie nationale d’aviation, Air-Zaïre. Il convient de noter que de 1965 à décembre 1980, il est élu et plusieurs fois réélu Président de la section congolaise – puis zaïroise – de l’Association Internationale des Parlementaires de Langue Française (AIPLF). Dans ces fonctions, il a participé à plusieurs conférences internationales et a effectué plusieurs voyages à travers le monde.

III. LE COMBAT POUR LA DÉMOCRATIE ET LA CRÉATION DE L’UDPS

La vie publique d’Etienne Tshisekedi prend un grand tournant en 1979-1980. Le divorce est consommé avec Joseph Mobutu vers le milieu de son mandat parlementaire obtenu aux élections législatives libres de 1977. Le député Tshisekedi exerce ce mandat avec la ferme détermination de contribuer à freiner l’élan tyrannique de Joseph Mobutu, devenu sous l’appellation de Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wazabanga, la seule institution source de droit au Zaïre depuis 1971.

En juillet 1979, Etienne Tshisekedi signe, avec quelques amis parlementaires, une lettre au Président Mobutu où ils dénoncent comme violation intolérable des droits de l’homme les massacres perpétrés par l’armée dans les mines de Katekelayi, au Kasaï Oriental. Les députés signataires exigent une enquête internationale neutre, des sanctions sévères et publiques contre les responsables de ces tueries à tous les niveaux, une indemnisation conséquente des familles des victimes ainsi que des dispositions pour éviter de tels actes criminels à l’avenir. – La réaction du régime, rapide et violente, allait dans le sens de menacer les députés signataires, de minimiser et même de nier les faits incriminés, et de conjurer toute récidive en ce sens. Toute la machine de répression était mobilisée : les députés furent insultés, rabroués, intimidés, réprimandés, menacés de perdre leurs sièges, leurs biens, leur liberté et même leur vie. Le peuple en émoi prit à la fois la mesure du courage des députés et de la violence meurtrière du régime.

En décembre 1980, 13 parlementaire dont Etienne Tshisekedi initient et signent une “lettre ouverte au Président de la République” – mieux connue dans l’opinion et passée dans l’histoire sous l’appellation de “Lettre de 52 pages”. La lettre fait, poliment mais fermement, le procès en règle d’un régime dictatorial, répressif et affameur, face à un peuple congolais bâillonné, sans liberté ni droit quelconque, dépouillé de toute dignité et sans aucun avenir. La “lettre ouverte” est un brûlot circulant sous les manteaux dans tout le pays. Elle dénonce la dictature et le parti unique, plaide pour les libertés et le progrès partagé, réclame la libéralisation politique du régime par l’instauration de la démocratie, la restauration de la liberté de pensée, d’association et d’expression, et par le retour du multipartisme.  La réaction du régime est, cette fois-ci, plus musclée. Toute sa capacité d’insultes, de mensonges politiques, de menaces et de répression policière est mobilisée contre les 13 parlementaires, et même contre tout citoyen sur qui pèserait le moindre soupçon de vouloir lire le document ou s’intéresser à connaître son contenu. Les 13 députés concernés sont cavalièrement dépouillés de leur immunité parlementaire ; ils sont jetés en prison avec une violence et une répression physique extrêmes. Ils sont dispersés dans plusieurs maisons carcérales du pays. Etienne Tshisekedi est menotté et acheminé dans un cachot à la prison centrale de Kisangani où il a subi toutes sortes de tortures physiques et morales ; ceux des Congolais qui sur place ont témoigné quelque compassion au prisonnier ont subi le même triste sort.  En vain, des efforts ont été faits par des sbires du régime pour arracher au prisonnier un moindre acte de reniement ou de regret. Devant la résistance farouche du prisonnier et suite à la sourde réprobation de l’opinion intérieure et extérieure, le régime est obligé de convertir ce régime carcéral en une 4 relégation : Etienne Tshisekedi est envoyé nuitamment en relégation à Kabeya-Kamwanga, son village d’origine.

Un réseau clandestin de résistance au régime dictatorial se met rapidement en place à travers tout le pays. Plusieurs moyens de communication et plusieurs intermédiaires remettent en contact les 13 parlementaires dans leurs prisons respectives et plus tard dans leurs lieux de relégation. Il sort de cette dynamique un projet et des textes visant la création d’un parti politique d’opposition démocratique.

Le 15 février 1982, est signé à Kinshasa, à la lumière de la bougie, entre les 13 parlementaires enfin relaxés, les statuts portant création de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS en sigle). Etienne Tshisekedi est désigné par ses compagnons aux responsabilités de Secrétaire National à l’Organisation. Le Président Mobutu et son Ministre de l’Intérieur ont la primeur de cette nouvelle. En effet, les treize parlementaires leur adressent courageusement l’acte fondateur en sollicitant l’enregistrement officiel de ce nouveau parti, conformément aux dispositions pertinentes de l’article 4 de la Constitution de la deuxième république, constitution promulguée par le même Président Mobutu le 24 juin 1967.

Les treize parlementaires fondateurs de l’UDPS sont immédiatement arrêtés. Après une mascarade de procès public organisé à l’immeuble ASSANEF où les prisonniers ont courageusement refusé de répondre aux questions des juges, une condamnation à 15 ans de prison ferme a été prononcée à leur endroit. Etienne Tshisekedi est immédiatement acheminé à la prison de Belingo, dans le Territoire d’Oshwe, District de Maindombe. Ses compagnons d’infortune sont dispersés dans d’autres prisons de cet immense pays. Mais les adhésions au nouveau parti se généralisent à Kinshasa et dans tout l’arrière-pays. La répression, souvent sanglante, s’abat également sur l’ensemble du territoire national. La police politique aux ordres du dictateur et de son appareil de répression arrête, tue, incarcère, torture, viole, brûle, exproprie, licencie, relègue… Sont victimes tous les Congolais chez qui le régime soupçonne une moindre sympathie à l’endroit du nouveau parti, ou envers l’un quelconque de ses 13 fondateurs. – La libération des prisonniers interviendra une année plus tard, en 1983. Mais elle sera suivie, quelques mois plus tard, d’une mesure de relégation dans le village d’origine. Etienne Tshisekedi est de nouveau de retour en relégation à Kabeya-Kamwanga, dans la Province du Kasaï où -comme au Kasaï Occidental voisin, dans la Ville-Province de Kinshasa, et dans les diverses Provinces de sa détention – il bénéficie d’un capital inestimable de sympathie pour lui-même, pour tous ses compagnons de lutte et pour l’UDPS.

En 1985, la localité de Mupompa, village de relégation d’Etienne Tshisekedi, est incendiée. Les médias officiels préfèrent tout ignorer de ce sinistre. Ni enquête, ni regrets, ni responsable incriminé. Etienne Tshisekedi est alors transféré en relégation à Isangi, en Province Orientale. Il est relaxé en fin février 1985 pour être arrêté de nouveau en octobre de la même année, accusé, cette fois-ci, d’’outrage au Chef de l’Etat” ; il est écroué à la prison centrale de Makala, à Kinshasa, pour 18 mois d’emprisonnement ferme.

5 En février 1986, le désormais célèbre prisonnier de Mobutu est libéré. Mais pas pour longtemps. En effet, il est arrêté de nouveau en juin de la même année et relégué pour une troisième fois à Mupompa, son village d’origine. Certains parmi ses célèbres compagnons de lutte meurent sur le champ de bataille, au cours de leur détention ou relégation. Ce fut le cas de Monsieur Anaclet Makanda Mpinga et de Monsieur Isidore Kanana Tshiongo. Par peur du pire, d’autres compagnons ont abandonné le combat. Mais la majorité parmi les 13 restes dans la lutte. Ils sont par des centaines de pionniers et d’avant-gardistes ayant adhéré à l’UDPS dans tout le pays.

Le régime Mobutu tente alors de négocier, pour se donner une dernière chance de récupérer la situation politique. Il veut tuer l’UDPS dans l’œuf. Il engage en secret des négociations avec les plus intransigeants parmi les fondateurs de ce parti. Ces contacts déboucheront sur les fameux “Accords de Gbadolite” aux termes desquels les combattants de la démocratie devraient constituer une tendance à part au sein du MPR parti-Etat. En réalité nul n’est dupe.

Ces accords sont juste utiles pour une trêve : aucune partie ne semble y croire vraiment, même si quelques fondateurs entrent dans les institutions du régime et prêtent un serment solennel de fidélité à son chef, le Maréchal Mobutu Sese Seko. Etienne Tshisekedi n’est pas de ceux-là. Déclarant sa santé durement éprouvée par les sévices et les tortures subis, il obtient un sauf-conduit pour aller se faire soigner à l’étranger. Il rejoint en Europe et aux Etats-Unis des centaines de sympathisants et adhérents de l’UDPS, prend quelques contacts utiles, collecte quelques contributions à la lutte, tient des conférences de presse où il appelle à la lutte pacifique en faveur de la démocratie, désigne quelques représentants de l’UDPS et regagne courageusement le pays à la mi-janvier 1988. À sa descente d’avion à l’aéroport international de Ndjili, il est brutalement interpellé et molesté, au seul motif grave qu’il portait une cravate ! IV.

L’UDPS ET LA CONSÉCRATION POPULAIRE

Le 17 janvier 1988, Etienne Tshisekedi frappe un grand coup qui ne laisse à M. Mobutu aucun espoir de récupération. S’appuyant sur les réseaux clandestins de l’UDPS à Kinshasa, il réussit à mobiliser des milliers de Kinois pour un meeting public qu’il entend donner au grand jour au Pont-Kasavubu, défiant le régime dictatorial de façon frontale. Le jour est bien choisi. C’est le jour du 27ème anniversaire de l’assassinat du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba, figure emblématique de l’indépendance du pays et Héros national. Le régime est pris de cours et de panique. Il mobilise dans la précipitation et dans la furie tous ses appareils de propagande et de répression et les jette dans la bataille cette fois-ci contre une foule immense des citoyens. Il veut coûte que coûte empêcher un tel rassemblement où le combat d’Etienne Tshisekedi et de l’UDPS rejoindrait la légitimité et l’aura incontestables de la lutte de Lumumba et du MNC en faveur de la libération nationale contre la domination coloniale. Déjà à la tête d’une foule immense et compacte au lieu du meeting, Etienne Tshisekedi fait face à une répression policière où aucun moyen n’est épargné, et où tous les coups sont permis. On 6 déplore des morts, des blessés graves et des arrestations. Lui-même Etienne Tshisekedi est gravement blessé au front, embarqué et ligoté dans un flot de sang où l’on continue à le rouer de coups de crosses et de cordelettes. Comme un paquet qui saigne de partout, il est soustrait à la foule qu’on écrase et immédiatement jeté dans un cachot à la prison centrale de Makala. L’événement a un grand retentissement dans tous les quartiers et villages, dans tous les foyers et dans tous les cœurs des Congolais. Etienne Tshisekedi a courageusement joué et gagné : l’UDPS a démontré au grand jour sa popularité et sa vivacité dans la masse ; également au grand jour, le MPR et son chef ont démontré leur barbarie et leur tyrannie. Les “Accords de Gbadolite” sont définitivement enterrés et l’UDPS a gagné haut la main sa dure bataille de légitimité populaire. Toutes les ambigüités sont levées. Les fondateurs naïvement passés à l’ennemi sont demeurés ses otages politiques. Les hauts cadres du MPR passés à l’UDPS ont rejoint le camp des héros du peuple.

Le 11 mars 1988, Etienne Tshisekedi est relaxé, principalement à la suite de la pression de l’opinion. Mais il est rapidement récupéré par la police politique le 8 avril de la même année pour être relégué dans l’arrière-pays, à Dungu d’abord et à Monga ensuite, deux localités situées au fin fond de la Province Orientale, à plus de 2.500 km de Kinshasa. Pendant 5 mois, il se trouvera totalement coupé de sa famille et du reste du monde. La libération et le retour à Kinshasa interviennent le 22 septembre 1988.

Le 1er mars 1989, Etienne Tshisekedi est victime d’une mesure administrative d’assignation à domicile, sans droit de recevoir de la visite ni de sortir. Cela a duré 14 longs mois. L’UDPS est presque décapitée. Une belle brochette de ses héros fondateurs sont décédés en détention ou entre deux arrestations et ce par suite des tortures physiques et morales. D’autres ont carrément abandonné le combat, par peur du pire ou par découragement. D’autres encore sont dans les institutions du régime, où ils se trouvent liés par le serment de fidélité et de loyauté prêté solennellement au dictateur lui-même, le Peuple congolais témoin. D’autres enfin sont soit bloqués par des problèmes réels de santé, soit en relégation ou carrément en prison. Une Direction Provisoire Rénovée s’est alors autoproclamée à Kinshasa, à la tête de l’UDPS. Elle est constituée par un groupe des pionniers et avant-gardistes de première heure, courageux et décidés à ne pas laisser sombrer ce parti de masse pour lequel un lourd tribut de sang et de souffrances continue à être payé dans tous les coins et recoins du pays. Par delà la controverse qu’une telle initiative ne pouvait manquer de susciter, la preuve était faite, magistrale, que l’UDPS ne mourra jamais, quel que soit le cas de figure, quelle que fût la ruse ou la répression du régime dictatorial en place.

Le 24 avril 1990, coup de théâtre ! Le régime embouche la trompette de la démocratie. Fatigué par sa propre pratique de répression, miné de l’intérieur par quelques désertions spectaculaires en faveur de l’UDPS, démoralisé par la sourde réprobation populaire qui grossit en clandestinité les rangs de l’UDPS, et profondément déçu par les conclusions hostiles à son endroit de la Consultation Populaire lancée quelques mois plus tôt, le régime dictatorial de Mobutu jette enfin l’éponge. Avec des sanglots et d’une voix peu assurée, le chef de l’Etat et Président- 7 Fondateur du MPR Parti-Etat, Monsieur Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wazabanga, annonce dans un meeting populaire convoqué à Nsele, la fin au Congo du système de parti unique, le début du multipartisme et de la libéralisation politique, sa démission à la tête du MPR qui devient désormais un fait privé, la libéralisation de la presse et de la vie syndicale, la libération des détenus politiques, etc.

Etienne Tshisekedi est enfin un homme libre, en ce jour du 24 avril 1990.  La liesse populaire est à son comble dans les villages et les quartiers du pays. À Kinshasa, elle fait converger une foule immense à la résidence d’Etienne Tshisekedi où, sans tarder, les fondateurs survivants demeurés fidèles à leur idéal dans les rangs de l’UDPS rendent publique l’institution à la tête de ce parti d’une Présidence Collégiale appelé Directoire National. Etienne Tshisekedi en fait parti, à côté de Frédéric Kibassa Maliba, Vincent Mbwankiem et Marcel Lihau Ebua. C’est un nouveau départ. La reconnaissance officielle de l’UDPS, son organisation interne, son implantation dans le pays, et sa reconnaissance à l’extérieur sont les principales tâches qui pressent. Le Directoire National s’y attèle.

Du 18 novembre 1990 au 18 février 1991, Etienne Tshisekedi entreprend une longue tournée d’information politique aux Etats-Unis d’Amérique, au Canada et en Europe occidentale. Il est reçu au Département d’Etat, il confère avec les milieux du Congrès, ainsi qu’avec quelques organisations de défense des droits humains. Cette tournée est couronnée par un grand succès médiatique pour l’UDPS et pour Etienne Tshisekedi. Le retour à Kinshasa est triomphal : des milliers et des milliers de Kinois ont accouru à l’aéroport international de Ndjili et se sont amassés sur le parcours qui mène à sa résidence privée à Limete. Etienne Tshisekedi wa Mulumba est désormais appelé affectueusement YA TSHITSHI par la population.

Le 22 juillet 1991, YA TSHITSHI est nommé aux fonctions de Premier Ministre. Mais Etienne Tshisekedi décline cette nomination dans la grande liesse de la population accourue massivement à sa résidence. La preuve est faite à l’UDPS et le signal donné à l’opinion – une fois de plus, mais cette fois-ci de façon encore plus claire – que le combat engagé en faveur d’une véritable démocratisation de la vie politique ne doit jamais être confondu avec une recherche de positionnement dans les institutions, avec la recherche d’une vaine gloire. La démonstration est faite  grandeur nature  que l’UDPS refuse d’être une machine à catapulter des politiciens dans des postes ministériels, que ce parti-ci se veut, bien au contraire, un creuset d’une nouvelle conscience citoyenne et une école d’abnégation et de dévouement, au service de la liberté, de la justice et des intérêts supérieurs de la nation congolaise. Etienne Tshisekedi incarne cette perception sublime du rôle que doit assumer un homme d’Etat. Il l’incarne à travers trois de ses slogans qu’il nous lègue : “en toute chose, LE PEUPLE D’ABORD”, “devant la dictature et son appareil de répression ABANDONNEZ LA PEUR” et “en toutes circonstances PRENEZ-VOUS EN CHARGE”.

Le 30 septembre 1991, Etienne Tshisekedi est, de nouveau, appelé à diriger le gouvernement de la république. Il l’est, cette fois-ci, par le consensus des représentants de la classe politique réunis au Palais de marbres à Kinshasa, à l’initiative et sous la direction de Monsieur Mobutu lui- 8 même. Mais le Gouvernement d’Union Nationale et de Salut Public que forme Etienne Tshisekedi ne peut travailler. Il est empêché de fonctionner par Monsieur Mobutu lui-même, dès la toute première semaine de son existence. Etienne Tshisekedi avait, le jour même de l’investiture de son gouvernement et en séance publique, barré d’un trait de stylo un passage de son serment. Dans ce passage, il lui était fait obligation, lui qui tirait toute sa légitimité de la seule lutte, de faire allégeance et de promettre loyauté et fidélité à la personne du chef de l’Etat en place, en tant que “garant de la nation”. Or la lutte d’Etienne Tshisekedi et le martyre des milliers de combattants de l’UDPS n’avaient pas d’autre sens que celui de renier radicalement, devant Dieu et devant l’histoire, la qualité de “garant de la nation” à un homme qui tyrannisait et chosifiait son propre peuple depuis plus d’un quart de siècle ! Courageusement, Etienne Tshisekedi a bravé l’incompréhension momentanée parmi ses compagnons et au sein de son peuple : un tel courage est digne des seuls hommes d’Etat.

  1. LA CONFÉRENCE NATIONALE SOUVERAINE ET LA PRIMATURE

Une Conférence Nationale Souveraine (CNS) réunit à Kinshasa, dès le 7 novembre 1991, un total de 2.850 délégués représentant les partis politiques, les organisations de la société civile, et les institutions publiques. L’objectif est de dresser courageusement le bilan de la gestion passée du pays et de baliser la voie vers un avenir de liberté, de prospérité et de solidarité nationale sous le règne de la loi républicaine. Tractations, tensions, hésitations et retournements de vestes émaillent la mise en place de la CNS à laquelle le régime trouve toutes les appellations possibles sauf celle, terrible à ses oreilles, de Conférence Nationale Souveraine.

Mais la pression populaire en faveur de la CNS est insoutenable pour le régime chancelant du Maréchal Mobutu. Ce dernier finit par signer dans le sens souhaité par le peuple, une ordonnance de convocation de ces assises. De grandes décisions sont arrêtées à ces assises qui ont été fermées d’autorité le 6 décembre 1992. Une nouvelle constitution est adoptée consacrant un régime parlementaire ; le nom du pays change de la République du Zaïre à la République Démocratique du Congo ; le drapeau, les armoiries et l’hymne national d’avant le 27 octobre 1971 sont de retour ; un Parlement de Transition est élu : c’est le Haut Conseil de la République ; un Gouvernement de Transition est mis est élu par un vote démocratique, Etienne Tshisekedi est élu Premier Ministre de la Transition avec 72% de voix et le Gouvernement qu’il forme est par une majorité écrasante des délégués à CNS ; les dossiers de crimes économiques et de crimes de sang sont instruits, les présumés coupables invités à s’expliquer, ces actes détestables unanimement condamnés, une demande de pardon exigée des responsables de ces crimes et des réparations exigées de ces derniers.

Du 15 août au 6 décembre 1992, Etienne Tshisekedi, élu Premier Ministre à la CNS, est à la tête d’un Gouvernement de Transition dans lequel le Maréchal Mobutu n’avait pas réussi à faire figurer quelques uns de ses meilleurs acolytes. Ce Gouvernement est, de ce fait, mis dans l’impossibilité de fonctionner. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1992, son siège et ses installations sont occupés et interdits d’accès par un escadron des troupes régulières, armé 9 jusqu’aux dents. Cette occupation est ordonnée par le Maréchal Mobutu, Commandant suprême des forces armées.

Tout espoir de sortie de crise institutionnelle, sociale et morale, s’est envolé. M. Mobutu force le destin et joue le tout pour le tout. Il met à nu ses dernières cartes en nommant à la Primature un de ses fidèles infiltré dans l’Union Sacrée des Forces acquises au Changement. Devenu Premier Ministre, cet affidé déclare publiquement “fermer avec force les portes de la Conférence Nationale Souveraine”. Il servira ainsi de bouc émissaire dans les massacres de rue à grande échelle, intervenus à Kinshasa le 16 février 1993, lorsque l’armée de répression de Mobutu est lancée contre une immense foule des manifestants chrétiens, qui bibles et crucifix en mains, est descendue dans les rues de la capitale pour réclamer la réouverture de la CNS.

Par ailleurs, le régime Mobutu s’emploie à multiplier défis et provocations. Apparemment il cherche à provoquer une crise majeure et durable qui exigerait, pour être jugulée, que M. Mobutu soit maintenu plus longtemps au pouvoir dans le rôle éminent de sapeur pompier. Il allume plusieurs mèches d’incendies criminels, entre 1992 et 1997. En effet, entre Congolais autochtones et Congolais venus d’autres provinces, le régime Mobutu provoque et soutient des guerres d’épuration ethnique au Katanga, dans le Bas-Congo et en Province Orientale. Il fait plastiquer de nuit, à Kinshasa, les imprimeries et dépôts d’un journal à grand tirage proche de l’Opposition. Il offre le territoire congolais comme base-arrière à une puissance militaire extérieure qui, sous prétexte de protéger des droits humains dans un pays voisin du Congo, désire en réalité changer dans ce pays les institutions issues d’une guerre civile. Il lance et soutient en sous-mains une vague de pillages perlés dans plusieurs villes et localités sur le territoire congolais. Il saborde l’économie nationale en abandonnant aux privés étrangers le droit régalien de battre la monnaie du pays. Il les laisse imprimer à l’étranger et ramener au Congo, sans aucun contrôle, des cargaisons entières des billets de banque à valeur faciale élevée, au motif de payer ainsi les dettes souveraines que l’Etat congolais aurait contractés envers ces individus…

Cet affairisme criminel du régime Mobutu au sommet de l’Etat finit par confirmer à l’opinion congolaise que M. Mobutu n’était en rien le garant de la nation à qui Etienne Tshisekedi aurait dû, par un serment solennel, faire allégeance et promettre fidélité et loyauté. Des milliers de nos concitoyens commençaient alors à se rallier d’eux-mêmes à l’opinion selon laquelle “si YA TSHITSHI prend une position, il garde de bonnes raisons d’agir en ce sens”.

La crise morale, politique, institutionnelle, économique et sociale n’en finit de s’approfondir et de faucher les vies des Congolais par milliers. En 1994, des centaines de milliers des ménages à Kinshasa se sont mis à manger, à la place du maïs devenu rare et trop cher, de la farine jaunâtre de céréales exclusivement réservée aux porcs ! La situation devenant de plus en plus intenable, la classe politique, la société civile, la presse et l’opinion nationale dans leur grande majorité font pression sur M. Mobutu pour que soient appliquées les dispositions de l’article 78 de l’Acte Constitutionnel de la Transition voté par la CNS. Ce dernier stipule que le Premier Ministre est issu de la famille politique autre que celle à laquelle appartient le Chef de l’Etat. En plus clair, le 10 choix de l’écrasante majorité dans le pays est porté sur la personne d’Etienne Tshisekedi, Chef de file élu de la famille politique autre que celle du Chef de l’Etat, et Premier Ministre élu à la CNS mais arbitrairement déposé par M. Mobutu. Ce dernier continue à s’opposer vigoureusement à cette solution. De manière discrétionnaire, il nomme à ses fonctions un transfuge sorti des rangs de l’Opposition, prétextant que l’heureux promu est issu de la famille politique autre que celle à laquelle appartient le Chef de l’Etat. Le vide institutionnel, le désordre politique, le marasme économique et la banquer-route financière deviennent criants. C’est dans ce contexte qu’à la frontière de l’est du pays surgit en octobre 1996 une rébellion armée dont Laurent-Désiré Kabila est le porte-parole.

  1. LA GUERRE ET LA NOUVELLE DICTATURE

Le 29 octobre 1996, la ville de Bukavu est occupée par les troupes rebelles commandées et logistiquement appuyées par les armées régulières des pays limitrophes (Uganda, Rwanda et Angola). Les choses se précipitent dans le pays. La rébellion vole de victoires en victoires et, avec le soutien manifeste de l’opinion intérieure, elle investit toute la partie orientale du pays en moins de 5 mois. Le 3 avril 1997, le HCR-PT (Parlement de Transition) réhabilite Etienne Tshisekedi dans ses fonctions de Premier Ministre élu de la CNS. M. Mobutu est contraint d’y souscrire formellement. Le 6 avril, le Premier Ministre réhabilite à son tour toutes les institutions politiques issues de la CNS : le Président de la République, le Haut Conseil de la République-Parlement de Transition, le Gouvernement de Salut public, et les Cours et Tribunaux. Le 9 avril, M. Mobutu dépêche ses troupes empêcher le Premier Ministre de reprendre possession du siège du Gouvernement. Le 16 mai, les troupes rebelles sont aux portes de Kinshasa, après avoir occupé dans une guerre éclair, tout l’est et le centre du pays. Le dictateur prend fuite en ce jour vers un exil sans retour.

Le lendemain 17 mai 1997, avant-midi, les troupes rebelles investissent la ville de Kinshasa dans une grande liesse populaire ; dans l’après-midi M. Laurent-Désiré Kabila s’autoproclame Chef de l’Etat, à partir de Lubumbashi, au Katanga et, le 19 mai, il descend sur Kinshasa pour prendre ses fonctions. Le 23 mai, Etienne Tshisekedi, de sa résidence à Limete, tient un point de presse et, analysant les premiers discours de M. Kabila, met l’opinion nationale en garde et l’appelle à combattre une nouvelle dictature qui s’installe avec M. Kabila. Néanmoins, Etienne Tshisekedi met 4 juristes à la disposition de M. Laurent-Désiré Kabila, avec l’intention de l’assister à mettre sur pied un nouveau cadre juridique conforme aux vœux unanimement exprimés à la CNS, c’est- à-dire un cadre juridique consensuel, respectueux des droits humains, et garantissant les libertés fondamentales et la transparence dans la gestion. En outre, Etienne Tshisekedi dépêche auprès de M. Laurent-Désiré Kabila et de ses compagnons et conseillers les plus en vue, une brochette d’experts et hauts cadres politiques pour le persuader de l’intérêt qu’il ya pour tous les Congolais de baliser un chemin consensuel vers des élections générales, libres et transparentes. Toutes ces tractations, hélas ! n’ont abouti à rien de concret, les déclarations et les actes quotidiens du nouveau régime allant dans le sens tout-à-fait opposé.

  1. Le 26 juin 1997, peu avant minuit, Etienne Tshisekedi est brutalisé et séquestré à son domicile par un escadron aux ordres du Conseiller Spécial de M. Kabila en matière de Sécurité ; le prisonnier est emmené sous escorte à la résidence du même Conseiller Spécial. Comme une traînée de poudre, la triste nouvelle court à Kinshasa dans la nuit même. L’émoi est général dans la population ; au petit matin, une foule immense et éplorée accourt à la résidence d’Etienne Tshisekedi. Sous la menace d’une émeute populaire, le régime relaxe le prisonnier le 27 juin. Mais ce n’était que partie remise. Avec une brutalité inouïe, une équipe de militaires armée jusqu’aux dents vient le reprendre, de nuit, dans des cachots secrets de la police politique de M. Laurent Kabila. C’était le 12 février 1998. Le lendemain, selon le scénario macabre connu sous le Maréchal Mobutu, le prisonnier est transféré en relégation à Kabeya-Kamwanga où il est placé en résidence surveillée. Près de cinq mois plus tard, le 1er juillet 1998, il est libéré par la même Police politique et emmené à son domicile à Kinshasa, pendant la nuit, dans le plus grand secret. Treize collaborateurs d’Etienne Tshisekedi sont alors arrêtés et acheminés dans plusieurs cachots secrets de la Police politique, au motif qu’ils sont venus saluer le relégué à son retour à Kinshasa : ils purgeront un mois de détention en secret dans ces lieux obscurs, avant d’être relaxés sous menaces et intimidations.

VII. LA NOUVELLE DICTATURE FACE À SA PROPRE RÉBELLION ARMÉE

Du dedans des cachots secrets dont ils sont les plus fidèles abonnés, tous les combattants pour la liberté, la démocratie et la justice le savent très bien : le propre des dictatures et autres systèmes totalitaires c’est la peur du changement, le chantage et la répression. Etienne Tshisekedi le sait d’intuition et surtout d’expérience. Il n’a jamais raconté à son entourage les innombrables chantages dont il a maintes fois été l’objet, menottes aux poings ou fusils sur le tympan, que ce fût dans les prisons, au fond des cachots secrets ou dans les résidences surveillées. Il avait un seul mot dans sa bouche pour banaliser cette pratique criminelle : “distraction” ! Il utilisait exactement le même mot devant la propagande nauséabonde des régimes dictatoriaux, dont le plus grand mensonge est de faire croire à l’unanimité dans les rangs.

Depuis le début de l’année 1998, la tension est à son comble au sein de l’AFDL, nation contre nation parmi les soutiens étrangers, tribus contre tribus parmi les autochtones congolais, individus contre individus à l’échelle de chaque institution. Les règlements de compte et la répression sanglante est impitoyable entre les différentes factions. Plus tard, dans un sursaut de vérité, M. Laurent Kabila lui-même craquera en déclarant publiquement que son “AFDL n’était qu’un conglomérat d’aventuriers assoiffés de pouvoir”.

Le 2 août 1998, une guerre de rébellion éclate à partir de Goma, dirigée par les compagnons de M. Kabila et visant la destruction de son régime. Ce conflit bénéficie du soutien actif de trois armées régulières des pays limitrophes ; et, à son tour, M. Kabila bénéficie du soutien des armées de cinq pays dans les sous-régions de l’Afrique australe, centrale et orientale. La population civile fait largement les frais des massacres, razzias, réquisitions et pillages de la part 12 des deux camps belligérants. Le pays est de nouveau à feu et à feu, sur fond des institutions faibles et illégitimes qui administrent à peine le territoire congolais au départ de Kinshasa.

Le 23 août 1998, Etienne Tshisekedi lance un appel pathétique et patriotique à tous les belligérants, appelant à une solution politique et diplomatique négociée à la crise. Le 4 septembre, dressant le constat de l’absurdité de ces hostilités et de l’entêtement des forces en présence, il adresse un mémorandum à la communauté internationale (ONU, UA et UE), au Président Kabila et aux gouvernements des pays voisins. Il situe l’origine des rébellions dans l’absence de la démocratie, l’arbitraire et la mauvaise gouvernance des régimes illégitimes et répressifs qui se succèdent au pouvoir à Kinshasa. Il en appelle enfin à des négociations entre le pouvoir de M. Kabila, la rébellion armée et l’opposition pacifique interne ; et il assortit ses propositions d’un plan de paix concret. L’opposant Tshisekedi prend ainsi une initiative courageuse d’un homme d’Etat et d’un homme de paix, profondément solidaire de son peuple martyrisé et humilié. Le pays est, à cette période, divisé en trois parties placées chacune sous un pouvoir de fait qui est fermement soutenu par des armées et des services de renseignements étrangers. En à peine quelque douze mois de conflit, plus de trois millions d’habitants périssent sous les armes et les tortures. La population déplacée frise un million d’habitants. La famine, la misère et l’insalubrité emportent des vies humaines par centaines de milliers. À côté d’une cohorte de pandémies, les viols se généralisent comme une des armes de guerre les plus destructrices de la vie physique en même temps que la cellule familiale et la dignité humaine. La suite des événements donne raison à Etienne Tshisekedi.

Le 10 juillet 1999, un accord de paix est signé entre les belligérants à Lusaka. L’accord de Lusaka impose un cessez-le-feu et préconise une solution politique et diplomatique comme seul schéma incontournable pour ramener la paix et fonder un nouvel ordre politique au Congo.

Le 22 juillet 1999, YA TSHITSHI signe et rend publique une déclaration politique portant acceptation formelle de l’accord de paix de Lusaka et de la facilitation du Révérend Père Mateo de la communauté catholique Saint Egidio de Rome. Cette déclaration est signée au nom de l’ensemble des forces politiques et sociales de l’Opposition acquises au changement.

Le Président Laurent-Désiré Kabila périt assassiné au Palais de Marbres le 16 janvier 2001. Il est remplacé à pied levé par Joseph Kabila. En octobre 2001 s’ouvrent à Sun City, en Afrique du Sud, sous les auspices des Nations-Unies et de l’Union Africaine, des négociations politiques visant l’instauration d’un nouvel ordre politique et institutionnel au Congo. Ces négociations sont tripartites. Elles se déroulent entre les délégués des trois forces armées belligérantes, ceux des forces politiques de l’Opposition pacifique et ceux des forces vives de la société civile. Il en sort le 17 décembre 2002 un Accord Global et Inclusif portant les choix fondamentaux sur l’organisation et la gestion du pouvoir au Congo pendant une transition fixée à trois ans. De même l’Accord fixe un calendrier consensuel de mise en place des nouvelles institutions de la transition, le mode de désignation des membres et des animateurs de ces institutions, les principes démocratiques devant orienter l’élaboration et l’adoption d’une nouvelle constitution, 13 ainsi que l’ordre de succession des différents scrutins dans la mise en place des institutions de la troisième république.

Tout en saluant le retour d’une paix relative dans le pays ainsi que les perspectives de démocratisation qui se dessinent, Etienne Tshisekedi ne croit pas les garanties suffisantes ni le moment venu pour s’impliquer personnellement dans la vie institutionnelle ni pour conduire l’UDPS résolument sur cette voie. Au contraire, il multiplie des consignes de prudence, des mises en garde et des observations courageuses à l’endroit des compatriotes tentés – souvent uniquement par l’amour du pouvoir pour le pouvoir – de sacrifier l’essentiel à l’accessoire, de substituer la lettre à l’esprit de l’Accord Global et Inclusif, et de fermer les yeux sur d’intolérables interférences extérieures dans les affaires du pays.

Demeurant dans les mêmes convictions et avec les mêmes dispositions de l’esprit, Etienne Tshisekedi refuse de participer au scrutin présidentiel de 2006, organisé à plus d’un an après la fin prévue de la période de transition. Au-delà de la période de transition, l’UDPS continue à demeurer en dehors des institutions, affaiblissant de son immense poids politique dans le pays la légitimité populaire de ceux qui gouvernent. Par contre, en 2011, Etienne Tshisekedi participe au scrutin présidentiel mais les fraudes et faiblesses d’organisation, aussi innombrables que flagrantes, décrédibilisent les élections et discréditent les résultats officiels. Les institutions qui en sont issues ont une légitimité plus que douteuse, les irrégularités non seulement ne sont contestées par personne mais, bien plus, elles sont publiquement reconnues par tous. Estimant que sa victoire électorale lui est volée aux élections présidentielles du 28 novembre 2011 dans un climat de violence et de tueries, il en rejette les résultats et, en toute logique, avise ne pas reconnaître de légitimité au candidat proclamé victorieux. Mais conscient du prix inestimable que son peuple vient de payer pour la paix, il invite l’ensemble de la population congolaise au calme et se borne à demander un dialogue politique sous l’égide de la communauté internationale aux fins de résoudre, une fois pour toutes, la grave crise de légitimité qui mine la crédibilité et l’efficacité des institutions et de leurs animateurs. Son appel du pied ne rencontre guère d’oreille attentive.

En 2016, les élections présidentielles ne peuvent être organisées, pour des raisons intimement liées à la gouvernance du pays. Au 19 décembre de l’année, le pays serait sans un nouveau Président de la République élu, et sans un Sénat ni des Assemblées provinciales ni des Gouverneurs de province munis d’un mandat constitutionnel valide. Au 5 février 2017, il en serait de même pour l’Assemblée Nationale ! La démocratie étant ainsi délitée, la nécessité s’impose de rechercher, ensemble et par un large consensus, la voie par laquelle sauver la paix ainsi hypothéquée, dans le respect strict de la constitution du pays.

À la tête du Rassemblement des Forces politiques et sociales acquises au Changement, Etienne Tshisekedi met toute sa foi patriotique et tout son poids politique dans cette bataille, où des agendas cachés et des calculs politiciens menacent la jeune démocratie chèrement acquise, ils cherchent à enterrer purement et simplement la constitution du pays par une parade ou par une autre. 14 Le 31 décembre 2016, un accord large des forces politiques et sociales est intervenu au siège de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo et sous une laborieuse médiation de celle-ci. C’est pendant que se discute âprement l’arrangement particulier fixant les modalités d’application de cet accord qu’il a plu au Très-Haut, le mercredi 1er février 2017, de retirer au Congo et aux Congolais, en la personne d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba, un fils très dévoué à sa patrie, un des plus grands leaders charismatiques du pays, le démocrate le plus intransigeant et le moins sensible à l’attrait du pouvoir pour le pouvoir, et surtout le prisonnier politique congolais le plus célèbre et le plus torturé de tous les temps.

Fait à Kinshasa, le 28 mai 2019

François-Xavier BELTCHIKA – KALUBYE